Hôtel de ville, ligne 11, le soir du réveillon de Noël.
La voix dans le haut-parleur annonce un "accident grave de personne" à la station Pyrénées et avertit les voyageurs que le métro n'ira pas plus loin que Belleville. Les gens râlent. Comme ça, par habitude. Surtout les hommes qui ont les bras chargés de paquets et les dames qui sont montées sur des chaussures à talons hauts et fins. Ils attrapent un agent RATP qui a le malheur de passer par là : "Dites-moi comment on fait, nous, pour aller à notre repas de Noël ? La RATP se moque bien du confort de ses voyageurs ! Même à Noël, c'est comme le reste de l'année : retards et compagnie !" Je n'écoute pas la réponse du contrôleur. Que peut-il répondre ? Cette vérité en forme d'hypothèse noire que confie une femme à sa copine en attendant sur le quai : "ça doit être un type qui a fait le saut de l'ange... le soir de Noël... ça arrive souvent..." Ça arrive souvent... ou comment la banalité amplifie l'horreur en la rendant platement commune. Enfin une rame de métro s'arrête sur le quai et tout le monde s'engouffre dans le wagon surbondé. Cette phrase dans le haut-parleur revient toujours : "en raison d'un accident grave à Pyrénées..." et à chaque fois des images horribles traversent mon esprit - le regard d'un désespéré, le sang sur la voie, les bouts de chair partout entre les rails peut-être... Mais tout ce que j'imagine semble sorti d'un mauvais film d'horreur. Je ne connais rien de cette douleur là. Croire pouvoir la comprendre serait la mépriser une fois de plus. Je ne connais rien d'autre que ma propre souffrance, en deçà de toute cette horreur que mon imagination se heurte à représenter.Il fait chaud dans le wagon. On est les uns sur les autres. On ne peut échapper à cette promiscuité métropolitaine, le soir de Noël, comme tous les autres jours de la semaine des Parisiens. Une femme parle dans son téléphone portable : "Oui, tu peux sortir les petits fours du frigo, s'il te plaît ?" Mais la plupart des autres gens ne disent rien. Ils attendent que le métro, qui s'éternise à quai, veuille bien redémarrer.
Soudain, un cri s'échappe, au milieu de la foule. Il est d'abord faible et inaudible, mais je le devine tout proche de moi. Puis, seconde après seconde, il devient plus fort. Un cri incompréhensible, qui maintenant envahit tout le wagon. Chacun regarde d'où il vient : une femme noir, d'une trentaine d'années, décharge en dehors d'elle toute son angoisse et sa folie. Personne ne dit rien. Les Parisiens ont l'habitude. Ce n'est pas Noël tous les soirs de l'année, mais tous les jours il y a des gens désespérés qui crient dans leur solitude. Le cri est devenu affreusement fort maintenant. Impossible de l'ignorer. C'est une déchirure. Un monde entier qui s'effondre. Une chute précipitée dans un gouffre. Je voudrais me boucher les oreilles, ne plus rien entendre, fuir loin d'ici. Ne plus connaître cette douleur surtout. N'avoir jamais pu découvrir qu'elle pouvait simplement exister. J'ai trop chaud. Je m'assois sur un strapontin, tant pis si je suis collée sur les autres passagers. Assise, au moins, je suis sûre que mes jambes ne me lâcheront pas.
République. Le métro semble stationner une éternité à quai. La femme crie toujours. Maintenant, les gens sont sortis de leur torpeur. Ils sont auprès d'elle, la soutiennent, lui parlent, lui posent des questions : "Qu'est-ce qui ne va pas, Madame ? Voulez-vous qu'on appelle quelqu'un ?" Elle ne répond pas, ne semble pas même les entendre. Elle est perdue dans sa folie, le regard hagard, les mains fébriles. Elle crie. Elle crie dans cette langue inconnue - cette langue qui, peut-être, n'existe que pour elle. Une douleur qui n'a pas de sens pour nous. Une douleur informe qui éclate dans l'incompréhension et l'isolement. Une douleur inaccessible qui ne laisse personne avoir accès à elle et espérer la partager.
Belleville. Enfin, le métro s'arrête. Tout le monde sort du train. Deux dames soutiennent la femme qui crie. Je jette une dernière fois un regard sur elle, avant de m'enfiler vers la correspondance. Je fuis sa douleur, comme si elle était communicative. J'ai honte. Je me sens égoïste.
Deux jours plus tard, il y a ces images horribles au journal télévisé. Les vidéos amateurs du tsumani d'Asie, les corps emmaillotés par centaine, les femmes qui dans un souffle confient à la caméra "J'ai tout perdu"... Je regarde ces images insoutenables et encore une fois j'ai l'impression d'être dans le métro à côté de la femme hurlante. La douleur des autres est trop vive, trop proche... mais aussi trop incompréhensible. Il y a la même honte, le même sentiment d'égoïsme lorsque je tourne le bouton "off" du téléviseur. L'autre est tout près de moi, il souffre, et moi je ne peux rien. Comment vivre avec ça ? A-t-on le droit de vivre heureux lorsque une partie du monde hurle à la mort ? Comment continuer à vivre sa vie lorsqu'on voit des gens s'effondrer dans la souffrance ?
C'est la douleur qui est égoïste. Elle ne se satisfait jamais que d'elle-même, n'acceptant ni le partage, ni même la communication. Seuls ceux qui sont confrontés à elle dans leur chair la connaissent. Ses spectateurs - ceux qui ont des paquets cadeaux pleins les bras ou ceux qui sont lovés dans le canapé de leur salon - ne peuvent espérer la connaître. Mais non loin de se satisfaire d'être incommunicable, la douleur des autres laisse derrière elle, à ceux qui l'observent de loin, la culpabilité et le sentiment d'impuissance. Comme une cynique culbute à la vie : "Regardez, dit la souffrance, les autres souffrent horriblement, et vous, vous ne pouvez rien faire !" La vraie souffrance détruit tout, interdisant même la seule idée qu'avoir mal de la douleur des autres est déjà une souffrance.