A l'issue des vacances ou d'un week-end à la mer, lorsque je quitte l'océan sans savoir quand je le reverrai, je fixe pendant quelques minutes l'horizon maritime comme pour en prendre une photographie intérieure. En quelques instants, le paysage marin s'imprime quelque part dans un endroit caché de ma mémoire, un peu comme le ferait ce même paysage sur une pellicule photographique. Fixer les couleurs et les parfums, comme pour les retenir et les empêcher à jamais de mourir. Garder au plus près de soi les horizons observés, comme pour les transformer en rêve familier.Le week-end de la Toussaint, nous sommes partis quatre jours à la mer. Quatre jours bretons volés au temps parisien. Quatre jours pour oublier les impératifs du quotidien. Quatre jours pour se remémorer notre rencontre sur ces mêmes rivages, trois ans auparavant. Nous avons fait des balades le long de la côte, entre les rochers gris et les pins étrangement méridionaux. Nous avons remonté la Rance, au niveau de son estuaire où la mer et le fleuve se mélangent pour ne former qu'une même eau virant sans cesse du bleu pâle au vert émeraude. Nous nous sommes perdus dans des marais oubliés des touristes mais fréquentés des chasseurs. Et puis nous nous sommes cachés dans les bosquets, sous les grands châtaigniers, pour nous faire des bisous à l'abris des regards.
Le dernier jour, avant de reprendre la voiture, j'ai regardé profondément l'horizon. Nous avions déjà entamé la route du retour, et remonté de la Bretagne sauvage vers la Normandie déjà parisienne avec ses grands hôtels et ses voitures immatriculées 75. Mais c'était la même mer : le sable, les mouettes, les vagues, de tous ces clichés aquatiques, je ne voulais rien oublier. Tout garder en moi pour y revenir les soirs d'hiver, lors des pénibles voyages en métro. Tout garder en moi pour respirer à nouveau cet air frais, lors des journées interminables enfermées dans un bureau. J'ai regardé. J'ai regardé très fort. Comme si on pouvait appuyer avec les yeux sur les paysages pour les faire entrer de force dans la mémoire. Et puis, quelques minutes plus tard, nous sommes retournés sur le parking. J'ai claqué la porte de la voiture et nous avons suivi le grand panneau bleu sur lequel était inscrite en lettres blanches la direction "Paris". Je suis repartie ainsi avec un bout de mes images.
Mais que valent ces images qui, à peine imprimées dans ma mémoire, se sont déjà perdues dans les soucis du quotidien ? Je veux dire : est-ce que le seul regard peut maintenir intact un paysage grâce à la simple impression visuelle ? Est-ce que les yeux seuls peuvent suffire à retenir le temps ? Il y a parfois des paysages, des rencontres, des scènes qui sont si beaux, si forts, que je voudrais tout garder d'eux. Ne rien perdre. C'est-à-dire ne rien oublier. J'aimerais que le regard puisse graver dans les coeurs comme un sculpteur grave dans la pierre. Douce illusion de la possibilité d'une mémoire qui puisse garder tout intact.
En vérité, même si je veux croire le contraire, je pense que ce n'est pas possible. Il est assurément impossible de transformer l'oeil en objectif photographique et la mémoire en pellicule vierge. Déjà de retour dans la voiture, j'avais oublié 50 % du paysage observé. Dix jours après, n'en ai-je pas oublié désormais les deux tiers - si ce n'est plus ?
La seule façon de retenir l'insaisissable est d'écrire. Mettre des mots sur ce qui n'en a pas. Transformer en parole ce qui s'exprime dans le silence, contre les mots et les commentaires. L'écriture garde en transformant. Elle métamorphose, modifie l'essence et pervertit la réalité. Mais, seule, elle peut imprimer le souvenir pour le rendre intemporel. Mon regard fixé sur l'horizon n'a pas plus d'existence que ce qui est imprimé sur la pellicule photographique restée dans l'appareil photo. Mettre des mots sur ses souvenirs, c'est tremper dans le mélange chimique le négatif sorti de la pellicule : petit à petit, sous l'impulsion de la lumière des mots, les formes et les ombres observées réapparaissent et reprennent vie. Elles sont différentes, comme figées dans un passé toujours présent. Mais elles sont là. Toujours là. Inoubliées. Presque inoubliables.
Je crois que c'est pour cela que jamais je ne voudrais cesser d'écrire. J'aurais trop peur d'oublier ce que je n'écris pas. Pire, j'aurais trop peur d'avoir transformé en néant ce que j'ai vécu mais pas écrit. L'écriture fige et retient artificiellement. Mais elle est toujours préférable au silence. Le silence, c'est la mort et l'oubli.