Mardi 24 janvier 2006

Simple et sincère
Je n'ai pas écrit depuis des semaines. 2006 aura définitivement commencé par des pages blanches. Pourquoi ce silence ? Il y a tout d'abord le travail et la vie extérieure. Si prenante. Si accaparante. Je n'ai même pas eu de vacances pour Noël. Les journées sont chargées et se prolongent tard le soir. Il y a le boulot, bien sûr, mais aussi les cours - ceux que je donne, ceux que je prends. Résultat : je n'ai plus le temps de m'asseoir à mon bureau et de simplement réfléchir au fil des mots. Je n'écris plus. C'est-à-dire que je ne souffle plus. Parfois j'ai peur de m'étouffer à force de retenir ainsi ma respiration. Je m'étonne même d'être encore capable aujourd'hui d'écrire et de faire venir les mots.

Mais il y a une autre raison à ce silence. Une raison plus secrète, une raison plus surprenante aussi. La vérité, c'est que pendant plusieurs semaines je n'ai pas su comment me situer par rapport à mon journal - et, plus largement, par rapport à ma vie passée au regard de ma vie à venir. Peu avant Noël, une décision a été prise. Une décision très importante. Une décision que, je le reconnais, j'ai eu un peu de mal à faire mienne. Une décision que j'avais besoin de faire mûrir dans le silence et le retrait, avant de trouver les mots pour l'annoncer ici. En fait, c'est étrange. Ce soir, je m'assois devant mon ordinateur et j'ouvre à nouveau mon éditeur de texte, et je me sens soudain intimidée, un peu gênée, un peu mal à l'aise. Comme si j'avais peur de dire ici, sur ce site, ce qui m'a occupé depuis ces dernières semaines. Pourtant, cela n'a rien d'honteux. Au contraire, c'est plutôt un événement heureux qui, finalement, n'est pas si surprenant. Ca n'a rien d'un coming-out. C'est juste un grand projet qui se prépare...

Voilà : O. et moi allons nous marier. Oui, moi, l'auteur de "Regards solitaires", je vais me marier !

Nous avons commencé les démarches mi-décembre. Mais à vrai dire, cela fait plusieurs mois que l'idée était dans l'air. En fait, avant d'être une idée, c'était plutôt une forte pression familiale. Un "alors, c'est quand votre tour ?" qui revenait régulièrement dans les conversations familiales, surtout du côté d'O. chez qui la tradition libanaise ne peut accepter une union qui n'ait pas reçu l'agrément de la reconnaissance officielle. Pendant plusieurs mois, l'achat de l'appartement, puis les travaux, ont été au coeur de toutes nos préoccupations. Lorsque la maman d'O. haussait les sourcils en disant "Alors ?", nous disions : "on verra plus tard pour le mariage, on n'a pas eu le temps d'y penser maintenant !". Et puis, début décembre, nous avons passé le dernier coup de peinture sur le mur du salon. Nous avons rangé les pinceaux et la perceuse à la cave. Nous nous sommes assis sur notre nouveau canapé tout neuf et nous nous sommes dit : "on peut peut-être penser au mariage, maintenant". Il n'y a eu entre nous ni déclaration ni demande. Il y a eu juste une décision commune. Une décision qui disait : voilà, maintenant, c'est le moment. Nous avons regardé le calendrier 2006 et barré les jours qui ne convenaient pas. L'été nous semblait trop loin. Pourquoi faire des projets à si long terme ? Nous avons donc choisi une date plus proche. Nous n'avions pas envie de faire des préparatifs sans fin. La date élue a un petit air de blague qui fait sourire les gens et qui nous plaît bien par son côté pas sérieux. Nous nous marions le 1er avril prochain. Et non, ce n'est pas un poisson.

Dit comme cela, cela semble très simple. En fait, c'est moi qui simplifie la vérité ici. Rien n'a été aussi facile. De mon côté, du moins. Il y a un peu plus de deux ans déjà, lorsqu'une nuit, dans l'obscurité de la chambre, O. m'a offert une bague et a prononcé le mot de "fiançailles", je lui ai dit "oui" sans hésiter, mais j'ai ajouté aussitôt : "surtout ne me force pas me marier". Je voulais de la bague - comme pour porter tous les jours celui que j'aime au creux de ma main - mais je ne voulais pas transformer l'amour en contrat. Je n'arrivais pas vraiment à expliquer pourquoi je ne voulais pas de mariage. Je crois que j'avais peur. Horriblement peur. Au fil des mois, j'ai oublié cette peur. Mais elle n'est jamais vraiment partie. Lorsqu'en décembre, on s'est mis à parler de mariage, je me suis remise à avoir peur. Et à passer des nuits tourmentées, à la recherche d'un sommeil capricieux.

Pourtant, j'ai fait du chemin. L'achat de l'appartement m'a convaincu que je ne voulais plus qu'O. et moi soyons simplement des "célibataires majeurs", comme il l'est mentionné dans l'acte notarié. Nous avons acheté un bien qui nous appartient chacun pour moitié. Mais aux yeux de la loi, nous ne sommes rien d'autres que deux inconnus. Cet été, en remplissant les papiers pour le notaire ou pour la banque, je me suis aperçue que je ne voulais plus de cet anonymat entre O. et moi. Je voulais que mon existence civile soit liée à la sienne et inversement. Exister ensemble aux yeux de tous et pas seulement dans le secret de nos sentiments et de nos émotions.

Ainsi, au fil des mois, je me suis mise à accepter l'idée de mariage. Je trouvais toujours ça incomparablement "bourgeois" et "convenu", mais enfin je me disais que chacun pouvait mettre dans ce mot ce qu'il voulait. Et moi je voulais qu'il y ait dans ce mot la réalité d'une union administrative solide. Je concevais le mariage comme un acte essentiellement administratif. Et ça me convenait parfaitement. Et comme ça me convenait, ça convenait également à O. Mais lorsque j'ai annoncé mon choix à mes parents, ça ne leur convenait pas du tout. Mes parents m'ont dit : si tu n'es mariée qu'à la mairie, c'est comme si tu n'étais pas mariée. Cette réaction m'a déçue. Profondément. Je ne voulais pas d'un mariage religieux. C'était un choix. C'était une décision conforme à mes convictions. Je ne comprenais pas ce que Dieu aurait bien pu faire dans notre couple. Pour moi, se marier est avant tout un acte social. Le mariage, c'est transformer en union reconnue socialement des sentiments - métamorphoser en objectivité le subjectif, en quelque sorte. Qu'est-ce que Dieu aurait à faire là dedans ? J'ai voulu dire tout cela à mes parents. Mais je n'ai pas réussi à parler. J'ai juste réussi à pleurer. Et puis il a fallu choisir... Décevoir mes parents - les personnes qui me sont le plus cher - ou bien faire une entaille à mes convictions. La première possibilité était trop difficile à supporter et, finalement, je me suis dit que des idées agnostiques, si profondes soient-elles, ne méritaient pas un tel sacrifice familial. Nous avons donc commencé les démarches auprès de l'église catholique de notre ville et rencontré le prêtre de la paroisse. Je voulais absolument être honnête avec le prêtre et lui expliquer que je n'étais pas sûre de croire en Dieu, même si j'avais eu une éducation religieuse plutôt studieuse. Mais le curé ne nous a posé aucune question autre que simplement administrative. Alors, finalement, ça simplifiait les choses.

Je ne voulais pas non plus de vraie robe de mariée. Pourquoi payer aussi cher un vêtement qu'on ne mettra qu'une journée ? Pourquoi se déguiser ? Et puis, encore une fois, les pressions ont été trop fortes. J'ai cédé : je me suis laissée traîner dans les boutiques de mariage. J'ai trouvé une robe toute simple, avec des motifs bleus de la couleur de mes yeux. J'ai demandé à la vendeuse si on pouvait couper la traîne. Elle a dit oui. Alors, j'ai dit oui moi aussi. La robe est en fabrication. J'espère seulement ne pas regretter dans quelques semaines lorsque je l'essaierai pour la première fois.

On nous disait : Il faut du temps pour préparer un mariage, il faut s'y prendre à l'avance ! Mais finalement, en quelques jours, nous avons convenu de l'essentiel : fait une liste d'invités (peu nombreux, mais tous proches de nous), trouvé un restaurant, commandé des alliances, choisi une heure à la mairie... Il reste encore des détails à régler, bien sûr. Mais nous sommes plutôt heureux d'avoir pu mettre sur pieds une cérémonie de mariage qui, finalement, malgré les concessions, nous ressemblera : simple et sincère. L'essentiel, dans un mariage, ne se passe pas le jour de la cérémonie. Mais après : durant toutes les années qui suivent. Non ?

Vitrine des Galeries Lafayette à Noël



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