Jeudi 5 avril 2007

 

Dictature des chiffres

Ce serait faux de croire que je ne pense pas à mes lecteurs, notamment en termes quantitatifs : combien sont-ils ? reviennent-ils souvent ? sont-ils satisfaits ? que pensent-ils ? d'où viennent-ils ? Lorsque je me pose ces questions, mes lecteurs apparaissent alors sous forme de statistiques : ce sont des chiffres, des pourcentages, des présences numériques anonymes. Ce serait grand seigneur de prétendre que je me fiche de tous ces chiffres. Mais non, je l'avoue, je consulte les statistiques de ce site. Je les consulte avec un intérêt certain, comme si les chiffres, parfois, pouvaient avoir une valeur affective. Je m'en défends, mais pourtant, au fond, soyons honnête : n'y a-t-il pas en moi une petite part convaincue que l'amour et la qualité se mesurent en termes numériques ? N'ai-je pas l'orgueil de me laisser croire que si beaucoup de gens viennent sur mon site cela veut dire que beaucoup de gens m'aiment et que ce que je fais est très bien ? Je sais que beaucoup de blogueurs font de tels raisonnements : gros chiffres dans les statistiques (et/ou dans les commentaires) = succès = amour = talent. Ça ne se dit pas trop, par fausse modestie, mais pourtant ils sont nombreux ceux qui sont persuadés qu'avoir beaucoup de visites sur son blog est un gage de qualité. De la quantité à la qualité, il se marque toujours un lien causal, même si celui-ci n'a rien de logique ni même de fondé : "beaucoup de gens me lisent, donc je suis très bon, donc beaucoup de gens m'aiment". Le syllogisme est complètement infondé, mais quand il s'agit de constater des preuves de sa propre valeur on les trouve partout, même là où certainement elles ne sont pas. Je le sais car, moi aussi je l'avoue avec une certaine honte je suis victime de ce raisonnement orgueilleux. Mea culpa.

Pourtant, quand je regarde mes statistiques, c'est plutôt la misère. À peu près une vingtaine de visiteurs par jour. Un peu plus les jours où je poste une entrée. Légèrement moins les mois où il m'est arrivé d'être particulièrement peu prolixe. Ces statistiques ont le mérite d'être étonnamment réguliers depuis des années. Pas de gain réel au fil des ans, mais pas de baisse notable non plus. J'ignore si ce sont toujours les mêmes personnes qui me lisent mois après mois, années après années. Certains messages de lecteurs me laissent cependant penser que plusieurs de mes lecteurs me sont fidèles. J'en viens à supposer que peu de gens me découvrent, mais que ceux qui me lisent me lisent depuis longtemps. Mais ce ne sont que des suppositions. Les chiffres bruts sont à la fois bavards et terriblement mystérieux, voire étranges. Par exemple, le nombre d'inscrit à ma Mailing-liste est plus important que celui affiché par les pourcentages de fréquentations après la mise en ligne d'une de mes entrées. Qu'est-ce que cela signifie ? Que des gens reçoivent mes messages de mise à jour et ne vont pas lire mes entrées ? (pourquoi ne pas se désinscrire alors ?) Que le logiciel de statistiques n'enregistrent pas tous les passages et que les chiffres sont erronés ? Ou bien que le chiffre donné par le nombre d'inscrits à ma liste de diffusion ne correspond pas au nombre réel de fidèles ? (certaines adresses sont peut-être invalides ?)

Les chiffres des statistiques sont muets. Ou du moins je n'ai pas la science pour les interpréter avec exactitude. Je me dis que ce n'est pas important au fond. D'ailleurs, avec ou sans lecteurs nombreux, je continue à écrire de la même façon. Pourtant, je ne parviens pas à étouffer complètement mon orgueil et à ignorer les messages que les chiffres semblent donner. Je vais sur les sites des autres et je suis pris de vertige. Waouh, Machin elle a 55 commentaires à sa dernière entrée ? C'est même pas le nombre de personnes qui, selon le logiciel de statistiques, ont lu ma dernière entrée ! Comment fait-elle pour être aussi populaire ? Je regarde ici le blogueur qui a tant de lecteurs qu'il n'a pas le temps de répondre à chacun, là celui qui reçoit des tas de messages d'encouragement à la publication de chacun de ses billets, là encore celui qui a suscité l'intérêt d'un éditeur et qui voit son blog transformé en bouquin... Je me sens tout d'un coup toute minable. Avec mes tous petits chiffres, est-ce que je vaux quelque chose ? Si peu de gens viennent sur ce site, n'est-ce pas que ce que j'écris n'a pas d'intérêt ? La loi que le succès est la conséquence du talent n'est pas presque toujours vérifiée ? Je regarde les chiffres de mes statistiques, et je deviens parano et masochiste. Je m'en défends, et pourtant une part de moi se laisse convaincre que peu de lecteurs = peu de talent de la part de l'auteur.

Aujourd'hui, tout ce joue à l'aulne des chiffres. Pour garder une émission de télé à l'écran, il faut faire de l'audimat dès la première diffusion. Pour éditer un livre, il faut être vendeur. Pour attirer la confiance des investisseurs, il faut faire du chiffre d'affaires. Même la politique se joue à coup de sondages et de statistiques supposées scientifiques. Société des chiffres, dictature des statistiques. Pour voir la nouvelle star en seconde semaine, tapez 1 sur votre téléphone portable. Si peu de monde vote pour elle, elle disparaît de l'écran comme si elle n'avait jamais existé. L'existence devient une affaire de chiffres.

Bien sûr, je condamne cette façon de penser. Bien sûr, je me moque doucement de ces blogueurs insipides qui s'imaginent que leur succès est un gage de valeur. Bien sûr... Mais en même temps, même si cela me rend honteuse de l'avouer, la popularité des autres me rend jalouse lorsque je la compare aux piètres statistiques de mon site. Malgré moi, je suis entrée dans le cercle castrateur, mais illogique, de la dictature des chiffres. Car si personne ne vient me lire, n'est-ce pas parce que personne ne m'aime ? Les chiffres jouent avec l'image que je me fais de moi et s'amusent à la piétiner avec une certaine désinvolture.

Et pourtant... Et pourtant, comble du paradoxe, ou victoire du masochisme, je ne fais rien pour accroître mon lectorat. Je ne me suis inscrite sur aucune liste, dans aucun regroupement. Je n'écris pas dans les commentaires des autres blogueurs et ne laisse pas ici ou là l'adresse de mon site. Je n'ai même pas de page de liens et j'ignore royalement les incitations du coude que j'ai reçu parfois à coup de "si tu mets en lien mon site, je fais de la pub pour le tien". Je suis très mal placée dans Google et je suis ravie de cette impopularité dans cet efficace moteur de recherche. Pire encore, faute de compétences techniques mais aussi fruit d'une inavouable flemme, mon site, avec son apparence spartiate et démodé, appartient à un autre âge. Qui plus est, mes entrées sont parfois bien longues, d'un langage plutôt soutenu peu adapté au web, vraiment pas régulières et pas très rigolotes. Alors, s'il est vrai que je ne fais aucun effort pour "faire du chiffre", pourquoi donc est-ce que je me plains de manquer de popularité ? Je suis la première surprise par l'apparente incohérence qui est la mienne. À croire que je ne sais pas ce que je veux...

À vrai dire, il y a toujours eu vis-à-vis de ce journal une curieuse ambiguïté. D'un côté, je veux être lue, appréciée, complimentée même. Mon orgueil veut que mes chevilles enflent et c'est lui qui me fait consulter mes statistiques avec une certaine avidité. Mais d'un autre côté, le succès sinon m'indiffère, du moins me fait peur. Car c'est ma vie que j'écris là et je ne veux pas que tout le monde puisse la lire ! Ce que je dis de moi est sincère, personnel, et je redoute que des regards non sollicités se penchent sur mes confidences. Je veux qu'on me lise, je veux qu'on m'aime. Mais en même temps je veux garder mon indépendance. Je me méfie de la pente douce sur laquelle il serait si facile de se laisser entraîner à écrire ce que les gens attendent de moi ou ce qui leur plaît, au lieu de n'écrire que ce qui d'abord fait pour moi nécessité intime. J'aimerais qu'on m'envoie plein de commentaires, qu'on me dise que je suis géniale, mais en même temps je veux pouvoir continuer à écrire sans contrainte, dans la distance, loin du désir absolu de plaire. Ici, dans mon site, je veux pouvoir d'abord être moi-même. Et non pas avant tout offrir une image attendue, sculptée par la dictature des chiffres et lissée par celle de la recherche de la célébrité.

Alors je continue mon petit chemin solitaire. Soufflant devant la pauvreté de mes statistiques, et en même temps ne faisant rien pour sortir de mon désert. Entre orgueil et indépendance, je continue de braver mes paradoxes.

 
Introduisez votre adresse e-mail
pour être averti lorsqu'un nouveau Regard sera ouvert :
InscriptionDésinscription
 
Il y a un an.
Il y a deux ans.
Il y a trois ans.
Il y a quatre ans.
Il y a cinq ans.
Il y a six ans.
Il y a sept ans.