Vendredi 26 septembre 2008

 

Écrire vraiment

A l'hiver dernier, je m'étais faite une promesse en forme de programme : (re)commencer à écrire. Je veux dire à écrire vraiment : mener à bien un projet d'écriture de fiction qui aurait la forme d'un roman et qui serait susceptible d'intéresser des lecteurs, voire d'être candidat à l'édition. Dans mon journal, ici même, j'avais déclaré à voix haute cette volonté d'écriture et je l'avais posée sur papier, offerte à mes lecteurs du net, comme pour rendre plus concrètes mes velléités et surtout pour prendre devant témoin une résolution importante.

Où j'en suis aujourd'hui de ce projet ? Nulle part. Absolument nulle part. J'ai bien écrit une toute petite histoire, mais il m'a fallu des mois pour la terminer. Tout le reste a été abandonné avant même d'avoir réellement commencé. De mon désir d'écrire, il n'y a que des friches. Faut-il que j'entretienne si mal mes désirs pour les laisser ainsi à l'abandon... Lorsque de loin je regarde mes projets avortés, les quelques notes prises et les premières pages inachevées, j'ai un vrai sentiment de culpabilité. Je m'en veux de ne pas aller jusqu'au bout de mon engagement, comme si cela signifiait quelque part que je n'étais pas à la hauteur de moi-même. A la bibliothèque ou dans les librairies, je lis les biographies des quatrièmes de couverture. Maintenant ils sont nombreux les auteurs publiés à être bien plus jeunes que moi. Je leur en veux, je m'en veux. Comment ont-ils réussi à écrire, eux, alors que moi je n'y arrive pas ?

Le plus dur, c'est qu'au fond je n'ai pas réussi à avancer sur la question de ma difficulté à écrire. Il y a plusieurs années, j'écrivais la même chose : mon incapacité à écrire - à écrire vraiment. C'est une peur indistincte qui me paralyse. A partir d'un mot ou d'une image croisés par hasard, l'idée naît dans ma tête et, au fil des mois, prend forme. J'ai plaisir à sentir mes personnages venir à la vie. Dans mon imagination, je déroule un visage, un morceau de vie et, tout au bout, je trouve une histoire. Mais je recule le moment de m'y mettre. Je me donne des excuses pour ne pas m'asseoir devant mon ordinateur et ouvrir un fichier vierge. Je remets à plus tard, faisant semblant de ne pas trouver le temps. Mon histoire continue de tourner dans ma tête, jusqu'à ce qu'elle finisse par s'enrouler sur elle-même et, inévitablement, s'épuiser. Des années ont passé, sans que j'ai posé une seule ligne sur le papier. Mon histoire est morte - morte née. Fausse couche.

La vérité, c'est que j'ai peur de ne pas réussir à écrire. Lorsqu'enfin j'arrive à ouvrir une page blanche et à me lancer dans un premier chapitre, un juge sévère vient crier à mon oreille. "C'est nul, trop nul, ce que tu écris", me répète-t-il. "On n'y croit pas", ajoute-il. "A quoi ça te mène ?", m'interroge-t-il. Au bout de mes doigts, les lettres sur le clavier se figent. Et si ce que disait ma voix était vraie ? Et si je n'étais pas capable d'écrire ? Alors, au bout de quelques phrases, j'arrête. Je n'ai pas le courage de donner une paire de gifle à mon juge intérieur. J'ai trop peur qu'il ait raison. Ne pas écrire permet de ne pas me mettre face à la vérité : si je n'écris pas, on ne peut pas me dire que ce j'écris est sans valeur ni intérêt. Le silence a gagné. Je me tais et je continue ma vie dans l'absurdité du quotidien, bien en-deçà de l'expression. Il ne me reste alors que le sentiment d'un amer d'échec, à l'arrière-goût de couardise.

Mais il y a autre chose. Toujours, j'ai recherché l'essentiel, fuyant l'anecdotique. J'ai toujours aimé lire des histoires, être emmenée dans le monde parallèle construit par la littérature. Dans mes dissertations de français, je citais Proust et j'écrivais "La vraie vie, c'est la littérature". Mais malgré tout, j'avais un doute sur cette vérité. Comment les écrivains réussissaient-ils à répondre à des questions qu'ils ne s'étaient pas même posées ? En quoi y avait-il de la vérité dans le fait d'inventer des histoires ? Comment le romancier pouvait-il prétendre dire la vérité humaine en sortant tout droit de son imagination des personnages sans chair ni souffle ? Alors, quand un jour il a fallu choisir entre la littérature et la philosophie, j'ai préféré les concepts des philosophes aux beaux mots des poètes. J'ai préféré les questions aux réponses, le doute heuristique à la vérité insolemment proclamée. Je continuais de lire des romans mais, au fond de moi, je me disais que les écrivains n'étaient que des prestidigitateurs, dissimulant sous les belles phrases la transcription exacte et précise de la réalité. Je n'étais pas loin d'affirmer que les romanciers étaient des amuseurs publics alors que les philosophes, eux, étaient seuls capables de regarder le monde sans fléchir et de le questionner sans se perdre dans les futilités du langage.

Malgré tout, j'ai toujours eu le désir d'écrire des histoires. Depuis toute petite. J'ai grandi avec ce désir. Mais me suis-je donnée les moyens de me mesurer à lui ? Aujourd'hui, je ne fais plus vraiment de philosophie et je ne lis plus que les romanciers en amateur. Cependant, j'ai toujours cette volonté de vérité. Dire les choses exactement comme elles sont. Ne pas mentir, ne pas trahir. Amener sur le papier l'exacte reproduction du réel. Trouver le mot précis qui traduira le sentiment dans toute son ampleur et sa profondeur. Année après année, je cherche, mais je n'arrive pas à résoudre cette dichotomie qui, pourtant, semble inepte à bien des gens : comment la littérature - c'est-à-dire le "mentir-vrai" - peut-il, malgré tout, réussir à reproduire avec justesse et exactitude la vie telle qu'elle est ? Si le romancier raconte des histoires, comment ces mensonges réussiront-ils pourtant à partir à l'assaut du réel ?

Je voudrais écrire une histoire qui ne se contente pas de ressembler à la réalité, mais qui l'exprime avec plus de force encore qu'elle ne se vit elle-même. Je veux bien inventer, imaginer, créer. Mais à condition que mes mots traduisent l'exact sentiment de ce qui est, à condition que mes lecteurs se reconnaissent comme dans un miroir dans le portrait de mes personnages, à condition que, même si tout se passe dans un temps et un pays imaginaires, les relations du monde soient reproduites avec une acuité exacerbée.

J'en demande beaucoup. J'en demande trop. Alors je n'écris toujours pas. Je veux dire : je n'écris pas vraiment. Je me contente de noircir des pages dans lesquelles je tourne après moi-même, bien loin de l'écriture de roman et au plus près de l'autobiographie en directe du quotidien.

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