Petit sursaut d'activité au travail. En ce moment, c'est la saison où les projets éditoriaux deviennent un peu plus concrets et viennent se heurter (parfois brutalement) aux réalités économiques. Me voici lancée dans une partie du métier qui ne me ressemble pas spontanément et qui me confronte de plein pied avec les (gros) chiffres.Tout d'abord, je dois élaborer des budgets. Il s'agit d'évaluer combien va coûter le bouquin qui n'est encore qu'un "concept" dans les papiers de l'éditeur et un flot d'idées dans l'esprit des auteurs. L'exercice a quelque chose de périlleux. Je dois évaluer le nombre de photos à faire rechercher par l'iconographe, les pages à faire maquetter par le graphiste, la quantité de textes à payer en droits de reproduction, le nombre de signes à faire relire par la correctrice... Je suppose des chiffres, je me hasarde à des hypothèses. Je multiplie, je divise, j'additionne. Ma calculatrice ne connaît pas de répit. Je me trompe et je recommence. J'aboutis à de sacrées sommes. Diable, avec l'argent que la maison d'édition va dépenser pour faire cet ouvrage, je pourrais m'acheter une bien jolie voiture ! Quand j'ai calculé les frais engagés par la partie éditoriale, je vais voir la Fabrication. Le chef fabricant me demande : Tu veux quoi comme papier ? Du couché mat ? Et le grammage ? Et la couverture, en pantone ou en primaire ? Et il y aura des gardes ? En in-texte ? Et la finition, c'est du broché cousu ou de l'intégra ?" Le chef fabricant coche les bonnes cases, entre tous les chiffres dans son ordinateur, et revient avec un devis de deux pages avec des tas de termes bizarres - frais de montage, calage, roulage, surfaçage et autres emballages. La somme du prix unitaire de l'ouvrage est dérisoire. Fabriquer un livre ne coûte pas cher en papier et en frais d'impression. La grosse part des dépenses part en paiement des droits de reproduction iconographique et en mise en page. Au final, les images coûtent plus cher que le texte, même si pour le lecteur un livre c'est d'abord du texte. Je vais ensuite voir le contrôleur de gestion. Il fait des bidouilles dans son ordinateur avec les chiffres de mon devis et me sort des chiffres encore plus compliqués. "Voilà, il faudra vendre tant d'exemplaires pour que ton bouquin soit rentable et nous rapporte de l'argent." Je lui répond, naïve : "Mais c'est énorme !" "Hé oui, il faut souvent miser sur le temps pour que les chiffres retombent sur leurs pieds et dégagent du bénéfice." Voilà, c'est dit : le bouquin qui n'est encore que projet devra dégager du bénéfice. Ce n'est pas son état civil, mais cela conditionne tout de même sa naissance.
Mais je n'en ai pas fini avec les chiffres. Pour savoir si la maison va faire ce bouquin, il faut étudier le marché éditorial. Je regarde ce qu'ont fait les autres concurrents. Tiens, pas mal le concept des éditions Machin ! Tiens, audacieux le risque pris par les éditions Trucmuche ! Tiens, étrange le choix éditorial de Bidule Editions... C'est un peu comme un jeu. Je fais de grands tableaux où je consigne l'état du marché dans le domaine éditorial en jeu. Je peaufine la stratégie, précise la cible, énumère les objectifs. Il va falloir être meilleur que les autres, c'est un vrai défi. Je parle avec des tas de termes barbares : les PDM (parts de marché) viennent composer le PMT (plan à moyen terme). Le mot "marché" revient à chacune de mes phrases, comme un leitmotiv. Voilà, désormais, le projet de livre a fini sa mutation : il est devenu un "produit" - rien de plus. Plus question du contenu et de la ligne pédagogique pour le moment. Aux yeux du fabricant, le futur livre était devenu un objet physique et matériel. Sous la pression du contrôleur de gestion, il n'existe plus que sur les papiers couverts de chiffres comme un produit économique qui fera gagner de l'argent (on l'espère), ou peut-être au contraire en perdre (c'est toujours possible). L'auteur, éloigné de tous ces savants calculs, n'en reconnaîtrait pas son petit.
Au fond, tout cela m'amuse. C'est un peu comme jouer à un Monopoly géant. Je parie sur des sommes d'argent qui me semblent complètement déréalisées. J'ai du mal à croire que là se jouent des milliers d'euros bien vrais et bien réels. Mais, en même temps, au fond de moi, je connais bien la vérité : tous ces chiffres, tous ces budgets, toutes ces stratégies marketing, ce n'est pas tout à fait pour moi. J'ai du mal à réellement adhérer à ce concept du livre-objet, à adopter cet aspect "gros sous" du monde éditorial et à y entrer complètement. Heureusement, ce n'est qu'une petite part de mon travail. Je ne sers que d'intermédiaire. Au final, ce n'est pas moi qui prends les décisions économiques. Cela se joue au-dessus de moi, avec ces gens en costume-cravate qui ne voient dans les livres que des nombres à plusieurs zéros. Alors, j'ai suffisamment de recul pour m'en amuser - discrètement tout de même, sans l'avouer devant les grands costumes-cravates. J'attends patiemment qu'on fasse les gros calculs à ma place et espère qu'on me dise enfin : vas-y, tu peux contacter tes auteurs et commencer à imaginer et à créer. Enfin, je sais qu'alors, le produit redeviendra vraiment un livre.
Je suis là, bien calée dans mon fauteuil d'éditrice. J'édite des manuels scolaires, c'est bien moins noble que de la littérature, même si c'est ce que je choisis. Mais je suis éditrice quand même. Cependant, parfois, je me regarde dans un miroir et je me dis soudain : dis donc, comme tu joues un double jeu ! J'aime ce que je fais, j'aime ce métier de chef d'orchestre du livre qui fait (ou qui tente de faire) travailler harmonieusement pleins de gens différents (auteurs, graphistes, illustrateurs, iconographes...) pour aboutir à un beau livre porteur de sens et de savoir. J'aime cette sensation d'avoir créé quelque chose d'utile et de beau à la fois. Mais en même temps, je ne peux pas m'empêcher de poser la question qui fâche : est-ce seulement ça que je voulais faire ? publier les écrits des autres ? aider à la création des autres ? Je fais un double jeu car, consciensement, je joue mon métier d'éditrice, avec l'amour des beaux textes et des belles images et avec la rigueur draconienne du juge impartial. Mais en même temps, secrètement, je rêve d'être autre. Etre moi-même auteur. Etre moi-même démiurge. Ne plus raisonner en terme de chiffres, de stratégie, de concept et de cible. Mais créer de l'inédit et du jamais-vu en sortant de moi tout ce qui s'y cache. Je joue un double jeu, c'est sûr. Je me présente comme éditrice et j'écoute respectueusement les auteurs. Mais ce dont je rêve, c'est d'écrire. Ecrire en première personne.
Je n'ai jamais directement travaillé dans l'édition littéraire - celle qui publie des romans, celle dont tout le monde rêve. Je crois que ce refus d'entrer dans le monde littéraire par la porte de l'éditeur est une façon de me protéger de ce double jeu. Il n'y a pas de concurrence entre mes auteurs enseignants et mes rêves d'écriture romancée : ce n'est pas le même domaine. Cela évite les télescopages. C'est au moins ça.
On me propose de prolonger mon CDD d'éditrice. Bien sûr, j'ai envie d'accepter. Le travail me plaît et j'aimerais voir le projet dont je m'occupe aboutir enfin à un vrai livre. Mais en même temps, il y a toute une part de moi qui reste frustrée et impuissante. Lorsque je calcule mes devis et manipule les gros chiffres, je rêve d'être ailleurs. J'ai l'impression qu'on me ronge inutilement mon temps. Ce temps qui manque à l'écriture. Ce temps qui manque à la création. Si je renonce à l'écriture, est-ce que je ne renonce pas un peu à moi-même ? Au fond, toute la question est là : comment enfin trouver le temps de vivre ce rêve caché de ma double vie ?
Il y a un an. Il y a deux ans. Il y a trois ans. Il y a quatre ans. Il y a cinq ans. Il y a six ans. Il y sept ans. |