La journée de toutes les folies
C'est samedi. O. demande, C'est quoi, l'emploi du temps ? Je dis que j'ai envie de sortir, que je n'en peux plus de rester enfermée. La matinée est à peine entamée que déjà nous voilà dehors. Je n'ai pas mis mon gros gilet gris que j'ai porté tout l'hiver, et j'ai sorti de mon armoire un pull d'avant – un pull trop petit qui remonte au-dessus de mon nombril. Ironique illusion pour faire arriver le printemps plus vite ?
O. dit, Aujourd'hui, c'est la journée de toutes les folies. Saint-Germain, nous voilà ! J'achète une guirlande d'oiseaux de papier dans une petite boutique de décoration, un nounours qui porte dans la poche un oiseau qui fait cuicui, un beau foulard en soie pour l'anniversaire de ma maman. Je sors la carte bleue et je soupire. Je dis, C'est pas sérieux. O. sourit et attrape mes paquets. Il sort l'appareil pour me prendre en photo avec mon gros ventre. Il répète, Aujourd'hui, c'est la journée de toutes les folies.
Nous voici devant le restaurant. Je dis, On va peut-être regarder la carte avant d'entrer, ça a l'air d'être drôlement chic. O. prend ma main. Peu importe, c'est moi qui paye, dit-il. À peine les portes franchies, nous voici au Japon. La serveuse nous accueille, prend mon manteau, nous fait descendre au sous-sol. Toute la salle est pour nous. J'admire le bouquet de fleurs, les baguettes de bois délicatement posées sur un galet, le bois partout et l'odeur d'encens dans les toilettes. Je ne dis rien, mais O. comprend tout. Mes yeux disent, Tu te souviens ? Le Japon, notre voyage rien qu'à nous deux. La serveuse, toujours aussi souriante, dépose sur la table un petit pot, comme un bol à thé, et soulève le couvercle. C'est un chawan mushi, vous connaissez ? Nous sourions. Oui, nous connaissons. Nous n'en avions jamais re-mangé depuis notre voyage au Japon. Je trempe ma cuillère de bois dans le flan surprise, découvre un champignon, une crevette. C'est bon. Est-ce que c'est parce que cela a le goût du souvenir ? À côté de nous, une famille s'est installée. Lorsque la serveuse pose le chawan mushi sur leur table, l'enfant de la famille – une petite fille d'une dizaine d'années – le rejette en faisant "berk !". Je demande à O., Tu crois que le bébé aimera le chawan mushi quand il aura son âge ? La Sardine, peut-être, a entendu la question. Elle donne un coup de pied dans le coin de mon ventre. Peut-être se demande-t-elle pourquoi sa maman désire tant qu'elle aime ce que sa mère aime ?
Dehors, il pleut. De fines gouttes, comme un crachin londonien, pour rappeler que ce n'est pas encore le printemps. J'ai dit à O. que je voulais aller voir mes livres en librairie. Nous voici chez Gibert. Mes livres sont en rayon, à la lettre de l'éditeur. Je demande, Pourquoi ne sont-ils pas sur les tables d'exposition ? Alors O. va les chercher discrètement et les pose bien en évidence. Clic-clac, un coup d'appareil photo. Je dis, T'exagères. Mais non, mais non, c'est la journée de toutes les folies.
Il pleut toujours. Nous entrons dans un magasin consacré au bien-être. J'essaie tous les fauteuils de massage. Ça picote dans le dos, ça me chatouille. Alors je rigole. Mais c'est peut-être l'heure de rentrer maintenant ? Le soir tombe dans le passage Saint-Germain. Mais de l'autre côté de la vitrine, c'est un Dimanche à Paris. Des gens sont assis dans de grands fauteuils et boivent des thés et des chocolats. O. s'exclame, On y va ? Je dis, C'est pas sérieux. Mais j'ai poussé déjà la porte du salon de thé. J'assois mon gros ventre et je commande au serveur pas très aimable un chocolat chaud. En me servant, je fais une tâche sur la belle nappe blanche. Je souris à O. et lui demande, Tu crois qu'après on pourra revenir ici, avec le bébé ? Je regarde une maman qui porte un bébé contre sa poitrine. De nouveau, je souris. Peut-être qu'après aussi, finalement, il y aura des journées de toutes les folies.
Il y a un an.
Il y a deux ans. Il y a trois ans. Il y a quatre ans. Il y a cinq ans. Il y a six ans. Il y a sept ans. Il y a huit ans. Il y a neuf ans. Il y a dix ans. Il y a onze ans. |