Lundi 10 février 2014

Notre plaisir

Voilà bientôt cinq mois que ma petite tête ronde boit mon lait. Chaque jour j'en suis étonnée. Qui aurait dit il y a quatre mois, après des débuts éprouvants et douloureux, que finalement tout serait si facile plusieurs semaines plus tard ? Je n'aurais pas parié sur moi. Au fond, seule ma sage-femme y croyait, même lorsque je haussais les épaules lorsqu'elle me disait "vous verrez, dans trois mois, vous n'aurez pas forcément envie d'arrêter". Je ravalais ma souffrance devant mes seins abîmés par de grosses crevasses et je me posais mille questions sans trouver aucune réponse.

Aujourd'hui, les débuts incertains me semblent loin. Il n'y a plus qu'un biberon le soir, pour faire plaisir à O. qui est convaincu que seul un biberon de lait en poudre aidera la Crevette à dormir toute la nuit sans se réveiller. Mais ça ne marche pas vraiment : souvent la Crevette s'endort avant le biberon ou bien la moitié de celui-ci finit dans l'évier... et, depuis le déménagement, notre grand bébé se réveille tout de même deux ou trois fois dans la nuit (et pourtant elle "faisait ses nuits" il y a un mois !). Au-début, on avait fixé des règles : la nuit, avant 6 heures du matin, c'est biberon, après c'est le sein de maman. O. préférait se lever la nuit, marcher en radar jusqu'à la cuisine, secouer le biberon de poudre et d'eau : en cinq minutes, le biberon était avalé et le bébé couché. Mais avec des journées de plus de 24 heures, O. a de plus en plus de mal à se lever. Le lait est là, attendant le bébé téteur. Alors même s'il est 3 heures ou 5 heures, je me lève de plus en plus souvent. On entend déglutir bruyamment au milieu du silence la nuit. Petits soupirs d'aise ou grognements au moment de recoucher la Crevette dans son lit. A côté de nous, O. flotte dans les draps chauds, dans cet entre-deux du sommeil et de la veille. Mais parfois, la Crevette ne se rendort pas facilement. Après la longue tétée, elle pleure, inconsolable. O., excédé, se lève en sursaut et s'écrit "Je vais faire un biberon". Je suis fatiguée, il est fatigué. Et je me sens trahie, comme si le biberon signifiait mon impuissance, alors qu'en vérité il témoigne surtout de l'impatience paternelle. Il y a toujours au fond cette sourde compétition entre le sein et le biberon. "Fais comme tout le monde, donne le biberon !" répète O., convaincu que le biberon est "plus facile", "moins fatigant". Les larmes me montent aux yeux. "Mais qui est tout le monde ?", je m'écrie, "quelle est cette facilité dont tu me parles ?" Le père et la mère, deux univers parfois parallèles.

Au début de ce seconde allaitement, il y a eu de la douleur. Un défi, une forte volonté, des doutes, et puis du sang qui coule, et puis du lait qui coule. Maintenant, il y a du plaisir. Un plaisir que, peut-être, ne pourront jamais imaginer les pères qui en sont privés. Un plaisir discret, fait de partage et d'égoïsme tout à la fois. Un plaisir né d'une fierté – la fierté inouïe de réussir seule à nourrir son enfant, à le combler, à le faire grandir. C'est moi qui suis capable de faire grandir cette petite boule de chair rose qui me sourit ? Moi seule et la confiance que j'ai rudement gagné contre mes incertitudes, contre les regards suspicieux ou sceptiques (du médecin, des grands-parents, du père).

Plaisir doux et quotidien. La petite tête sans cheveux coincée dans l'arrondi de mon bras, les cris d'impatience quand la petite bouche perd le téton lorsque la tétée est fébrile et la faim impatiente. Son corps chaud entre mes bras. Le lait qui coule, tiède et blanc. La surprise toujours de cette substance nutritive qui sort de soi, toujours à disposition pour le petit être qui en a besoin. La Crevette et moi, on a nos habitudes. Notre place attitrée sur le canapé : je m'appuie sur les grands coussins, glisse un coussin sous ses fesses, place mes pieds sur la table basse. Nos gestes bien rodés : je noue le bavoir autour de son cou, j'attrape la tablette ou un livre pour m'occuper pendant les longues minutes, puis elle ouvre sa petite bouche, parfois impatiente, parfois sereine. Lorsque je sens le lait arriver, il y a un petit picotement, entre le pincement et la chatouille. Je ferme les yeux, je fais glisser ma tête sur l'appui du canapé, je ne pense plus à rien. Pourquoi dire que l'allaitement c'est fatiguant ? Je ne me suis jamais autant reposée sur un canapé, à ne rien faire qu'à lire ou regarder la télévision, le corps détendu : de longues heures juste avec mon bébé – tant pis pour le travail, les cartons de déménagement, le ménage, tout ça ça attendra. L'urgence est là : mon enfant qui réclame ma présence, qui a besoin de moi pour devenir grand.

La Crevette devient grande. De plus en plus souvent maintenant, elle interrompt la tétée pour me regarder et me sourire. Je lui souris aussi et je répète "qu'est-ce que t'es belle !" Nouveau plaisir, encore, toujours.

Cette nuit, O. a dégainé le biberon, car à 4 heures la Crevette ne se rendormait pas. Je me suis sentie blessée : blessure faite à ma confiance en soi, à ma fierté, dénonciation d'incapacité. Je me suis sentie aussi un peu stupide : suis-je donc devenue une de ces mamans extrémistes, comme ces femmes de la Leche League qui se sentent bafouée à la moindre réflexion sur leur capacité à allaiter ? A côté de la Crevette qui buvait avidement dans les bras de son père, je me suis soudain sentie inquiète. J'ai pensé à l'après : dans trois semaines, je reprends le travail. Qu'adviendra-t-il de notre allaitement à la Crevette et à moi ? Je n'ai pas envie d'arrêter, mais je n'ai pas vraiment envie non plus de tirer mon lait dans les bureaux de mon entreprise. Je ne sais pas si je saurai tout mener de front : le travail, les deux petites filles à habiller, à amener à l'école ou chez la nounou, les journées à courir, mon lait peut-être qui va se tarir, et O. qui me répètera sûrement "Mais pourquoi tu n'arrêtes pas et tu ne donnes pas le biberon comme tout le monde ?"

Il y a quatre mois et demi, j'étais en larmes dans le bureau de ma sage-femme. Elle me disait "Vous avez le droit de pleurer, on en demande tant aux mamans d'aujourd'hui, on leur demande d'être mère, d'être femme, d'être bonne employée et on ne leur donne pas le droit de faillir à leurs compétences et de ne pas être toujours à la hauteur". J'écoutais ce que la sage-femme me disait et je hochais la tête, essuyant mes larmes. Aujourd'hui, j'ai des larmes qui pointent encore. Je ne sais pas très bien si ce sont celles d'il y a quatre mois et demi ou si ce sont de nouvelles. Encore une fois, ma sage-femme avait raison : ce n'est pas si facile d'être maman aujourd'hui.

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